En France, on a inventé le cinéma sous sa forme la plus basique. En Amérique, on l’a fait parler. Voici l’histoire d’un français qui, quatre-vingts ans plus tard, a rendu le cinéma muet. Encore une fois.

George Valentin: la classe américaine
Michel Hazanavicius est un petit génie du cinéma français actuel. Il fait partie de ces cinéastes discrets, modestes, mais qui ont le talent (rare) d’éblouir le spectateur à chaque film. Comme son comparse Jean Dujardin, il a débuté à la télé, où il a collaboré avec Les Nuls, avant de s’atteler aux cultes Derrick contre Superman et Ça détourne, où il s’amuse à détourner des extraits de séries télé et de films pour créer une nouvelle histoire délirante. Pour les 100 ans de la Warner, il applique le même principe à des classiques de la célèbre société de production hollywoodienne pour un long-métrage, intitulé Le grand détournement – La classe américaine. Véritable objet de culte que tous les cinéphages peuvent réciter par cœur, ce « flim » n’a pourtant jamais bénéficié d’une réelle distribution. Après plusieurs années durant lesquelles il monte sa propre société de production, réalise son premier long-métrage, met en scène le spectacle d’Eric et Ramzy, il accède enfin à la reconnaissance critique et publique avec OSS 117: Le Caire nid d’espions, formidable parodie du cinéma d’espionnage européen, portée par un Jean Dujardin plus drôle que jamais. Sa suite, OSS 117: Rio ne répond plus, a égalé le succès du premier, toujours encensé par les critiques. Deux belles cartes de visite pour partir à la conquête de l’Amérique, celle de Pétère et Stévène, de la ruée vers l’or au temps du Tegzasse, et des Restaurants Mexican Food.
L’aventure américaine reposait sur un double pari plutôt risqué: d’une part, il s’agissait de réaliser un film muet, en noir et blanc, et de l’autre, conquérir le public américain avec un film sans aucune valeur sûre pour eux. Ecrit par Michel Hazanavicius d’après une idée qu’il aurait eue sur le tournage du second OSS 117 et qu’il se serait empressé de raconter à Jean Dujardin, le processus d’élaboration de The Artist est une vraie démarche d’auteur. Produit par Thomas Langmann, qui n’est certes pas une référence en matière de production mais qui était le seul à croire à son potentiel (à raison), le film a un budget qui s’élève à douze millions d’euros, soit trois fois le budget du Baltringue, ce qui n’est quand même pas rien. Pari fou et osé, certes, mais pari réussi: le film est l’une des révélations de Cannes, à tel point que pour la course à la Palme, ça se joue très serré entre lui et The Tree of Life de Malick, qui sera finalement le vainqueur. The Artist vaut néanmoins le prix d’interprétation masculine à Dujardin, qui tient ici son plus beau rôle. Depuis, tout est allé très vite: les frères Weinstein se sont empressés d’acheter les droits pour les sorties américaine, britannique et australienne, le film a fait le tour des festivals (dont Montréal, Deauville et New York), et engrange après cinq jours d’exploitation près de trois millions et demi d’euros, soit pratiquement l’intégralité du budget du Baltringue.
Attendu au tournant, le flim de Michel Hazanavicius est, et c’est le moins qu’on puisse dire, d’une qualité plutôt incroyable. De la parodie hollywoodienne, il passe habilement à l’hommage, et sans en faire trop. On retrouve les grands thèmes du cinéma de l’époque:
l’amour, la déchéance, et le spectacle, le rêve éveillé du spectateur qui se retrouve devant un film entraînant, léger, un divertissement au sens noble qui permet aux non-initiés de découvrir une autre façon de passer du bon temps devant une vraie œuvre familiale, et aux initiés de goûter en 2011 à la saveur d’un film des années ’20/’30. The Artist est un film qui ne rend pas un hommage dans le seul but de rendre un hommage, mais pour faire partager une bonne humeur, intéresser le spectateur, lui faire vivre des émotions différemment. On rit, on s’inquiète, on est triste parfois, on s’amuse: des réactions qui se perdent de plus en plus dans les salles de cinéma, mais que Michel Hazanavicius arrive sans problème à faire revivre.
Jean Dujardin mérite bien un paragraphe à lui seul: celui que la presse surnommait il y a encore un an le « nouveau Belmondo » prouve qu’il est bien plus que ça, incroyable dans ce rôle de composition qu’il a beaucoup travaillé; il expliquait dans une récente interview qu’il ne connaissait que très peu le cinéma muet et son univers, il a donc énormément préparé et travaillé son interprétation toute en finesse du personnage de George Valentin. Entre le comique de gestes qui lui est propre (son légendaire jeu de sourcils, son duo avec le Jack Russel) et une tension dramatique qu’il fait vivre à merveille, Dujardin tient son rôle le plus abouti. On appréciera notamment sa façon d’occuper l’espace, dans un jeu d’acteur toujours très en mouvement, parfois même dansé, et sa prestance: son nom se rapproche de celui de Rudolph Valentino, icône du muet, dont Dujardin, à l’évidence, s’est inspiré. Mais au-delà de Rudolph Valentino, on retrouve d’autres grands acteurs de l’époque dans le personnage de George Valentin: John Gilbert (le film étant inspiré de sa propre histoire), Clark Gable, Douglas Fairbanks notamment, et un peu de Chaplin, qui persista à faire du muet pendant près de dix ans, avant de s’atteler à la production du Dictateur, son premier film parlant, sorti en 1940 (treize ans après Le chanteur de jazz).
La jolie Bérénice Béjo est Peppy Miller, la jeune figurante qui va vite devenir une star du parlant: le personnage de Peppy n’est pas sans rappeler les flappers, Louise Brooks, Clara Bow, Mary Pickford ou Gloria Swanson: une fille espiègle, pour qui le ridicule devient vite absurde, mais loin d’être dupe. La scène où elle enfile son bras dans le manteau de George pour se caresser montre précisément la psychologie du personnage, une personne mi-femme mi-enfant. John Goodman, qui fait un excellent come-back après quelques années de vaches maigres (on peut le voir cette année dans l’excellentissime sitcom Community inédite en France, ainsi que dans le nouveau Kevin Smith, Red State, également inédit), endosse à merveille le rôle de Zimmer, le producteur, et James Cromwell est le dévoué Clifton, dans un rôle très… britannisant. A noter: la présence éclair de Malcolm McDowell, et celle encore plus éclair d’Andy Milder (que seuls les amateurs de Weeds reconnaîtront… peut-être).
The Artist fait renaître le divertissement de l’entre-deux-guerres, porté par un duo d’acteurs talentueux au possible et prêt à conquérir l’Amérique. Michel Hazanavicius apporte une touche de « modernité » en se permettant quelques très bonnes trouvailles (la séquence bruitée notamment) et est l’auteur de l’un des meilleurs films français de ces dernières années. On regrettera seulement que la musique, si elle respecte les codes du cinéma muet, est parfois un peu trop répétitive. Un grand film, qui mérite cinq étoiles et une large distribution.
Valentin Maniglia

