Enter The Void (Pour/Contre)

Deux avis différents pour un film controversé, adulté ou detesté par la critique. Au sein d’Intervista aussi, on est pas d’accord.

AVIS CONTRE : « C’est beau mais c’est con »

Enter the Void, le nouveau Gaspar Noé, fait débat. Beaucoup l’aiment, d’autres le détestent, et c’est le cas ici, à Intervista. En réponse à l’article précédent, qui encensait le film, voici l’un des nombreux autres avis beaucoup moins positifs envers le long-métrage…

Le film commence sur les chapeaux de roues, on en prend plein les mirettes et les oreilles. On peut, bien sûr, se sentir agressé, mais si l’on accepte le contrat, on est tout de suite immergé dans le film. Noé nous fait rêver dès le début, les trente premières minutes du film sont un véritable régal visuel, on n’avait jamais atteint ce niveau de perfection au cinéma quant au fait d’être à la place du héros. Pour couronner le tout, les effets stroboscopiques (façon Windows Media Player) nous font vraiment planer. Tout cela est bien joli, on reste sur le cul mais voilà que commence la longue descente aux enfers…

Le début avait des allures de révolution, mais la petite révolution visuelle de Gaspar tombe rapidement à l’eau. Au niveau visuel c’est parfait, magnifique travail, mais par contre, pour ce qui est du scénario… C’est bien beau d’avoir de la technique mais encore faut-il avoir quelque chose à montrer ou à raconter. Après la mort du jeune héros, son âme plane au dessus de la ville de Tokyo pour retrouver un corps, ou n’est ce qu’un ultime trip avant la fin ? La chose qui est sûre, c’est que ce film est le trip ultime de son réalisateur, comme il l’a annoncé à l’avant-première de Strasbourg, cela faisait des années qu’il voulait faire ce film et que le réaliser était un de ses rêves. Il doit être heureux, son rêve est devenu réalité, mais ça n’en reste pas moins un caprice d’enfant gâté. Mettre autant de technique visuelle pour un ennui de 2h (je ne compte pas les 30 premières minutes) est vraiment un luxe que peu de personnes peuvent se permettre. Au bout d’une heure de film on a compris le schéma : on vole, on voit un couple baiser, on voit de la lumière, et enfin on rentre dans cette lumière. Une fois à l’intérieur, on y reste quelques minutes et c’est là que Noé perd son spectateur. On s’ennuie de pied ferme, être devant un écran blanc ou jaune éclatant n’est pas très passionnant et on a tendance à vite décrocher. Mais n’oublions pas les scènes de flashback sur l’enfance douloureuse du héros qui reviennent en boucle. On comprend très rapidement son histoire, pas très originale, et on sature un peu de voir tout le temps la même chose. D’accord, le héros est en train de mourir, ou seulement en train de planer pour trouver une réincarnation, mais de là à nous faire « souffrir » pendant 2h…

Tout n’est là que pour faire beau, ce n’est que de l’esthétique à outrance, mais le scénario ne suit pas. Au milieu du film on se doute déjà de la fin (je ne m’étalerais pas par peur de spoiler), personnellement je la redoutais, j’avais peur que ça soit celle que Noé nous fait deviner et malheureusement, c’était bien celle que je redoutais tant, d’une simplicité et d’une facilité incroyables. En parlant de la fin, comment ne pas parler les scènes de sexe ? Noé a dû vraiment avoir de gros problèmes sexuels dans sa vie pour nous donner du sexe comme il le fait… Ni pornographique, ni érotique, c’est autre chose, du voyeurisme pour du voyeurisme (même si en tant que spectateur nous sommes déjà des voyeurs).

Pour ce qui est de mon avis sur Noé, c’est un branleur qui a un talent pour ce qui est de la technique mais au niveau du reste il ferait mieux de se faire aider ou carrément de laisser sa place. Son caprice a enfin vu le jour, il va enfin pouvoir rêver tout en étant éveillé. Il a de bonnes idées mais peut être pas le talent nécessaire.

Pour conclure, on peut dire que visuellement la révolution est là mais tout le reste (scénario, mise en scène, réalisation …) enterre son film six pieds sous terre. Le film fera débat encore quelques temps, comme tous les films de Noé, mais ne restera pas dans les mémoires du cinéma.

Benoît Barbarossa

AVIS POUR : « Tokyo Gore Junkie »

Il y a des films, comme ça, qui ne sont pas du goût de tout le monde, mais qu’on aimerait bien voir plus souvent sur nos écrans. Enter the Void est une de ces perles rares, qualifiée par certains d’œuvre voyeuriste, perverse et crade, par d’autres comme une vraie expérience sensorielle originale sublimée par l’œil de la caméra.

Oscar habite à Tokyo avec Linda, sa sœur. Arrivés depuis peu, lui est dealer à la petite semaine, et elle, stripteaseuse. Une nuit, Oscar se fait balancer aux flics, et se fait descendre pendant un deal. A partir de là, l’âme de Victor va errer dans la capitale japonaise, se faisant témoin de ce que deviendront Linda et Alex, leur meilleur ami.

Ce qui fait la force des films de Gaspar Noé, c’est que, quelle que soit la réaction du spectateur vis-à-vis du film, Noé arrive à nous scotcher dès le générique. Et quand, au final, on aime le film, c’est encore mieux ! Enter the Void s’ouvre par un générique plutôt ambigu : il a la sublimité du reste du long-métrage et l’agressivité qu’on ne trouvera pas par la suite. Dès les premières images, Noé offre un vrai spectacle visuel qui annonce l’ambiance des deux heures trente qui suivent, et dont la beauté n’a d’égale que sa brutalité, à l’image de la ville. Car Tokyo est ici bien plus qu’une ville, c’est un personnage à part entière, certes tout aussi abstrait que l’est l’âme d’Oscar, mais qui voit les autres personnages, les vrais, évoluer à travers tout le film.

Enter the Void n’est pas le premier film à utiliser la caméra subjective, mais c’est l’un des films qui l’utilisent le plus intelligemment. Faire un film de près de trois heures entièrement à la première personne, fallait oser. Dans la salle de ciné, on redoute presque de trouver le film ennuyeux, tellement les écrans débordent de daubes (principalement des séries B) tournées en caméra subjective depuis une paire d’années. Mais c’est sans compter sur le savoir-faire de Gaspar Noé, qui a plus d’un tour dans sa caméra, et qui nous transporte littéralement dans un voyage dont on aura du mal à se remettre.

Comme pour Irréversible, monté à l’envers (donc descendu) (avant de continuer, je voudrais m’excuser de la nullité de cette blague) (vous trouvez pas ça bizarre, les deux parenthèses qui se suivent ?) (bon je reprends) (ben merde, j’en étais où maintenant ?), Enter the Void possède un montage atypique. En apparence, on a un montage circulaire, mais, étant dans l’esprit, ou plutôt, étant l’esprit d’Oscar lui-même, on vit ce qu’il vit, on ressent ce qu’il ressent, d’où les flashbacks à répétition, et les répétitions dans les flashbacks. Alors, montage circulaire ou pas ? Noé l’explique lui-même : le film est linéaire, mais à sa façon, tout comme Irréversible est linéaire en étant inversé. Dans Enter the Void, la vie (et la mort) s’écoule(nt) « normalement », mais elle est entrecoupée de pensées, comme dans TON esprit, toi, lecteur qui as osé poursuivre ta lecture jusqu’ici. Si le film est si bien réussi, c’est aussi parce que Noé sait cerner l’esprit humain : il sait ce que nous pensons, comment nous agissons… Et tout ça EST présent dans Enter the Void. Et comme dans Irréversible, c’est Thomas Bangalter des Daft Punk qui s’occupe du sound design. Non, pas de la musique, du sound design, j’ai dit. Il n’y a pas de musique à proprement parler dans le film, mais l’image et le son sont très liés, le film étant au final un vrai spectacle visuel et sonore, à tel point qu’on imagine mal écouter une bande originale du film toute seule.

Mais comment parler du film sans évoquer les acteurs ? Enter the Void a le mérite de n’utiliser presque que des acteurs non-professionnels. Nathaniel Brown et (surtout) Cyril Roy sont les deux révélations du film, et nous leur souhaitons de poursuivre une belle et longue carrière. La très belle Paz de la Huerta, l’une des rares actrices professionnelles à travailler sur ce film, confirme son talent d’actrice underground en interprétant Linda, jeune stripteaseuse paumée. Sans aucune pudeur, ils se livrent à la caméra de Noé pour apporter un souffle humain et plein de sentiments dans le film.

Enter the Void est un film qui apporte quelque chose de nouveau dans le paysage cinématographique, mais Noé dissémine quelques références visuelles omniprésentes dans son cinéma, comme le 2001 de Kubrick (le film préféré du réalisateur), qui était présent dans Irréversible notamment à travers l’affiche dans l’appartement du couple Cassel/Bellucci. Ici, la référence principale à 2001 est l’embryon avorté à la fin du film (embryon d’ailleurs représenté sur l’affiche qu’on trouve dans Irréversible). Mais le parallèle entre le Kubrick et le Noé ne s’arrête pas là. Gaspar Noé, avec Enter the Void, réalise un 2001 français, SON 2001. Et je pèse mes mots quand je dis ça. Le film est le plus abouti du réalisateur : un film sur la vie, la mort, l’amour, la famille, l’amitié, l’évolution de l’être humain.

Je vais essayer de faire court, et de terminer sur la situation du film aujourd’hui. A l’heure où les productions en 3D ne cessent de prendre de l’ampleur, alors qu’elles sont presque toutes un désastre au final (ne parlons pas du Choc des Titans, Alice au Pays des Merveilles et autres Destination Finale 4, qui utilisent la 3D à tort et à travers), Noé livre un film certes complexe, mais qui ne peut marcher qu’en 2D. Visuellement, et Noé le dit lui-même, il n’y a pas un plan du film qui ne soit pas truqué. Et malgré cela, le film nous transporte bien plus que n’importe quel film en 3D, aussi réussi soit-il. Quand on sait que le budget total d’Enter the Void est moins du dixième du seul budget marketing d’Avatar (et près d’1/50è du budget total de ce même film), on voit à quel point le cinéma mondial se porte mal, et on ne peut que féliciter Gaspar Noé d’avoir réalisé ce chef-d’œuvre qui mettra certainement très longtemps avant de trouver un autre long-métrage à sa hauteur.

Valentin Maniglia