Max, à quelques heures de l’avant-première du premier film que tu as monté, comment te sens-tu ?
Un peu stressé, car comme tu le dis, c’est la première fois que je monte un film et en plus, il sera projeté sur grand écran. C’est assez nouveau pour moi donc je suis assez stressé, plutôt anxieux.
Penses-tu que ce film a les compétences requises pour faire Gérardmer ?
Je ne vois pas ce que tu veux dire par compétences (rires). C’est déjà un film français plus fantastique que d’horreur car il n’y a pas de gore dans le sens où Saw, c’est du gore. Comme je pouvais le dire je m’inspirais plus des Tex Avery sur certains passages, également de Massacre à la tronçonneuse, tout dépendait du segment que je développais et… et tu t’en vas (rires) ?
Non attends, je vais pisser… mais continue de parler dans le micro.
Mais je ne sais plus quoi dire moi. (rires) Parler tout seul ça fait con…
Bon d’accord je me retiens… reprenons… Ce n’est donc pas du gore au sens extrême du terme ?
Voilà, il a les compétences requises dans le sens où on a mis du temps à le faire, c’est un film fantastique… Je ne peux pas être objectif sur ce film puisque je l’ai fait. Personnellement, je le trouve excellent forcément mais j’espère qu’il sera à Gérardmer, vu des films comme Mutants l’année dernière, je pense qu’il peut y avoir sa place.
Revenons donc au début de l’histoire, comment s’est faite la rencontre avec le réalisateur ?
Thierry Paya est en fait un ami à mon oncle. Au moment où il allait tourner Jogging (le court métrage qu’il a fait en 2007), j’ai pris contact avec lui, car je suis un passionné de cinéma, et j’ai donc pu aller sur le tournage, faire connaissance avec l’équipe. Ensuite, pendant la post-production de Jogging, j’ai dû rétablir un mauvais plan dû à une poussière sur la caméra le jour du tournage et il a été plutôt fier du résultat. C’est pour le long-métrage qu’il a commencé deux ans plus tard qu’il m’a demandé, déjà, d’être sur le tournage et ensuite, comme je suis en école de cinéma, il a voulu que j’intervienne surtout sur le montage puis l’étalonnage.
Le tournage du film avait donc déjà commencé quand il t ’a appelé ?
Non, pas le tournage. Le scénario était déjà écrit, il m’a vraiment appelé le premier jour avant le tournage, tournage au quel je n’étais pas souvent présent, une dizaine de jours environ sur une cinquantaine. J’y étais donc le premier jour mais vu que je fais mes études à Paris, j’avais dû mal à rentrer les weekends pour y participer.
Parle-moi un peu de ta relation, en tant que monteur, au sein de l’équipe.
Il faut déjà savoir qu’avec les actrices je n’avais aucune relation, sexuelle ou autre (rires) pour la bonne raison que c’était principalement au montage que j’étais présent. Au moment où j’étais sur le film, il n’y avait pratiquement plus personne excepté Thierry, le réalisateur, Martial, le monteur son et compositeur et aussi Norbert, directeur de la photo qui était essentiel pour m’aider sur l’étalonnage. Mes relations avec eux étaient plutôt bonnes, je ne vais quand même pas dire que c’était de la merde ; des gens très sympas, passionnés de cinéma, donc on ne pouvait que s’entendre.
Mais quand tu étais présent les jours de tournage, est-ce que tu faisais des repérages, pensais-tu déjà au montage ?
Les jours où j’étais sur le tournage, je n’étais pas encore désigné comme monteur. A la base Thierry pensait monter lui même le film. Mais il n’arrivait pas vraiment à se détacher de ses plans auquel il apportait un côté trop affectif, le tournage a quand même duré un an. Ça et au vu de la quantité de rushes… il m’a donc confié ce rôle. Sur le tournage, j’aidais surtout le chef opérateur à placer la lumière, à faire le point, des choses dans ce genre…
Quelles sont tes méthodes de travail sur le montage ? Est-ce différent des autres monteurs ?
Je ne connais pas forcément d’autres monteurs, n’ayant peut-être pas encore assez de vécu et d’expérience donc je n’en sais rien. Moi ce que j’aime bien, je ne sais pas si les autres le font, c’est regarder le dérushage, c’est à dire le moment d’exportation de la vidéo sur l’ordinateur. J’aime bien le voir en entier, alors que d’autres doivent sûrement la mettre et aller pisser un coup ou manger quelque chose. Je peux ainsi noter de nombreux détails qui m’intéressent, le regard des acteurs qui peut aider au champ/contrechamp ou un jeu ne semblant pas très bon qui va s’intégrer très bien au montage ; par exemple, quand un acteur rate son dialogue mais qu’il a une réaction intéressante. Je joue beaucoup sur ses réactions.
Ce n’était pas difficile de monter un film sur lequel tu étais peu les jours de tournage et dont tu n’as pas vu toutes les images ?
Question un peu stupide car je pense le contraire, c’est plus simple de monter un film quand tu n’es pas sur le tournage. Justement, on a un regard neuf, et on ne se dit pas : « on a eu du mal à faire ce plan alors on le met dans le film », on n’hésite pas à le virer s’il n’est vraiment pas bon, on a plus de recul et moins ce côté affectif.
Est-ce que quelqu’un t’a poussé dans cette voie ?
Oui, il y a Morgan Bruder (rires), qui m’a vraiment incité à aller dans le montage parce qu’au départ je voulais être dans la musique et il m’a vraiment montré que j’étais mauvais là-dedans (rires) donc je suis allé vers la vidéo.
Merci, merci, c’était la réponse que j’attendais en plus (rires). Non, je plaisante. En même temps quand tu faisais de la musique il y’ avait déjà une sorte de montage, non ?
Oooh… Tu veux vraiment que je réponde à ça ? (rires) C’était plus du montage aléatoire alors.
La preuve, on t’appelait DJ N’imp’ à l’époque. Bon on arrête, quelles différences fais-tu entre le montage son et le montage image ?
Question intéressante. Outre les différences purement techniques, monter du son est compliqué de nos jours car le son ne peut plus être dissocié de l’image. On a maintenant, depuis Le Chanteur de Jazz que l’on ne peut pas regarder sans le son, tellement l’habitude de lier les deux qu’on peut plus monter l’un sans l’autre. Ce que je veux dire c’est que l’on peut monter sans le son grâce à la qualité esthétique de l’image mais le monteur son ne peut pas monter sans l’image. Voilà déjà une différence : l’impérialisme de l’image sur le son, le monteur son est l’esclave de l’image. Bon, certains réalisateurs savaient déjà quelles musiques ils allaient utiliser dès le tournage, Kubrick ou Scorsese par exemple ; donc là, le son va servir de fil conducteur à l’image mais c’est très rare.
Est-ce que tu as eu à t’occuper du son pendant le montage ?
Le monteur image doit théoriquement s’occuper de monter les sons directs, c’est-à-dire les sons pris sur le tournage. Je synchronisais l’image de la caméra et le son pris à part par l’ingénieur du son. Dans la mesure du possible je montais la meilleure prise de son direct, les dialogues par exemple, pour aller avec l’image qui allait être mixée de toute façon et remontée par le monteur son.
Tu disais que tu faisais de la musique à ton époque collégienne si je puisse m’exprimer de cette façonnière grammaticalement fausse, mais est-ce que tu commençais déjà à cette époque à réaliser des petits films, à monter ou à filmer des trucs genre Le tueur ?
(Rires) Dans mon intérêt personnel je préférerais dire : « Non » (rires), mais pour ne pas mentir je vais dire que je fais des trucs. Je filmais avec une vieille caméra analogique de mon père, quand j’étais en 5ème, des pseudo-émissions de télévision avec Morgan Bruder (rires). En 3ème, j’ai eu ma première caméra numérique, beaucoup mieux bien sûr par rapport à l’analogique, pour les amateurs en tout cas. Là on a pu faire un moyen métrage, ce qui n’existe pas légalement, mais vu qu’il dure 50 minutes je trouve ça con de dire que c’est un court métrage mais bon… donc un premier moyen métrage, Le Tueur, qui j’espère est resté dans l’oubli le plus total. Mais voilà, c’est là que j’ai compris que ce qui m’intéressait vraiment c’était le montage parce que je n’étais pas vraiment enthousiaste à l’idée de tourner malgré le fait que ça soit que des conneries qui malgré tout, grâce au montage, en récupérant 3 secondes par-ci par-là, pouvaient donner quelque chose d’un peu moins con et plus cohérent (rires). C’est donc grâce à ces conneries que je me suis intéressé au montage.
Donc Le Tueur, malgré que ce ne soit pas le top, fût quelque chose d’important pour ta continuation qui t’a conduit à faire Nemesis et Wrath. Qu’est-ce que c’est que ça ?
(Rires) Ben après Le Tueur, pendant 2 ans, je n’ai plus rien fait. A la fin de ma première, on s’est quand même dit avec Morgan (rires) qu’il fallait refaire du court-métrage. On ne fait pas de cinéma sans faire de cinéma. Il fallait bien écrire, filmer, monter, etc… Nemesis a été tourné début de l’été 2007, monté en septembre et à peine le temps d’avoir fini le premier, on a tourné le deuxième, Wrath, et monté aussi dans la foulée seulement pour avoir de l’expérience et ne pas perdre la main. C’est bien beau d’apprendre des logiciels, de vouloir faire du cinéma, aussi amateur soit-il, mais encore faut-il le faire régulièrement… Il faut se donner la volonté et les moyens.
Quand tu as tourné ces…
Merdes immondes ?
Comme tu dis (rires). Est-ce que tu avais les mêmes références que tu as aujourd’hui cinématographiquement ? Et quelles étaient et sont-elles ?
Ben des références j’en avais, j’avais vu des films très très cons comme La Beuze de Michael Youn qui ne restent pas des références très longtemps… En tout cas j’espère que ceux qui les ont eu un jour comme références ne les ont plus (rires). Évidemment je n’ai plus les mêmes aujourd’hui à part Usual Suspects que j’aimais déjà à l’époque et qui reste pour moi une référence absolue, étant fan de films policiers, celui-ci reste le film de policier par excellence. Je n’ai plus les mêmes références car depuis je me suis attardé et j’ai découvert beaucoup plus de films comme les Bergman avec L’Heure du Loup, La Vie des Marionnettes, ou plus vieux, Le 7ème Sceau. Ces références je ne pouvais pas les avoir à l’époque car c’est des films qu’il faut voir avec une plus grande maturité que ceux de Michael Youn et une plus grande passion et culture cinématographique ; c’est à dire qu’on ne peut pas regarder du Antonioni comme on va regarder du Michael Bay (rires).
Et as-tu des références quant au niveau du montage ?
Oui, oui… Il y a un monteur que j’affectionne particulièrement. Bon je vais un peu écorcher son nom parce qu’il est bizarre : Bob Murawski, le monteur de Evil Dead 3, des trois Spider-Man, Jusqu’en enfer et encore plus récemment Démineurs.
De Bigelow ?
Oui de Bigelow, c’est très bien, tu as des références toi aussi (rires). Il y a aussi un monteur français, Yann Dedet, qui a monté les Pialat par exemple et qui a un style de montage assez particulier, qui n’hésite pas à faire des faux-raccords au sens classique du terme pour garder une continuité sentimentale dans le montage. C’est quelque chose dont je me suis servi aussi d’une manière plus simpliste. Ce sont des idées de montage qui me permettent d’élaborer les miennes. Sinon je pourrais aussi citer Jay Rabinowitz qui a monté Requiem for a Dream et The Fountain de Aronofsky, bientôt un Terrence Malick, Tree of life, que j’attends avec impatience, et beaucoup de films de Jarmusch. Voilà les références que j’ai en montage donc, c’est tout, je ne sais pas comment finir cette réponse…
On va continuer avec une question qui doit te tenir à cœur. Est-ce que pour toi le montage, c’est de l’art ?
Ha ha… Déjà, définis-moi ce qu’est l’art et je pourrais te répondre.
Est-ce que ça correspond à ta définition du montage ?
Dans ma définition oui, le montage, c’est de l’art tout comme la réalisation, le scénario : ces genres de choses sont de l’art. Le montage est une création, d’accord on a les rushes qui sont déjà existants, mais j’aime bien comparer le montage à de la sculpture, je trouve que c’est une analogie qui a un certain sens. Je me l’approprie mais il me semble que c’est de Yann Deudet ou Hervé De Luze, enfin, pas grave… Donc le montage c’est comme de la sculpture, on a le bloc total, c’est à dire les vingt ou trente heures de rushs et on doit en faire quelque chose d’une heure trente, de deux heures. On doit sculpter l’intérieur et garder le meilleur, faire de belles formes qui est l’équivalent d’un bon rythme, quelque chose de fluide ou de moins fluide comme ce qu’a voulu faire Godard dans A bout de souffle par exemple. On a un bloc et il faut créer quelque chose avec donc pour moi ça s’apparente à de l’art.
Es-tu engagé artistiquement ?
Ça dépend du film. Si j’avais un jour à monter un film de Michael Moore, évidement, il y aurait un engagement politique derrière, je ne le monterais pas si je ne suis pas d’accord avec ce qu’il dit. Si j’avais à monter un film de Michael Bay, ça serait pour l’argent parce que je ne pense pas pouvoir exprimer grand chose dans ce genre de film. Le travail du monteur selon moi est d’être en accord avec le film, et d’en faire ressortir ce que veut dire et dénonce le film. Si le film est politique, le travail du monteur sera de faire ressortir le message politique voulu par le réalisateur. Ça s’apparente à un film de propagande, comme tous les films de politique de toute façon. On en a un exemple avec le film de Nicolas Hulot (rires), Le Syndrome du Titanic ; on ne peut pas monter ce film sans être entièrement d’accord avec lui et il faut en faire ressortir ce que le monteur juge être le plus important. Si ce n’est qu’un simple divertissement, ça serait plus pour le fun comme les frères Coen ou plus pour l’argent comme Bay.
Bay en prend pour son grade (rires). Et si tu n’étais pas d’accord avec le réalisateur ou que le message ne te plaisait pas, est-ce que tu monterais quand même le film ?
Je n’aurais pas pu monter Sicko de Michael Moore par exemple parce que je suis totalement en désaccord avec ce qu’il dit et je trouve ses méthodes pas correctes, assez crapuleuses. Je ne vais pas feindre d’être de son avis pour avoir de l’argent, après je ne pense pas que tous les films ont un message politique. Si on regarde un Spielberg, il va parler de beaucoup de choses, il va y avoir un message social et politique assez caché qui n’est pas non plus très engagé. Je pourrais être en désaccord avec ce que dit La Guerre des Mondes sans pour autant avoir du mal à le monter. Ça dépend de l’importance du message et du vrai rôle du film : est-ce mettre ce message en avant ou le dissimuler, dénoncer quelque chose sous une fiction ?
Alors tu es actuellement étudiant à l’ESEC à Paris. Quels sont tes projets d’avenir futur, si tu en as ?
Alors, mes projets d’avenir futur… ça c’est bien français (rires).
C’est pas de ma faute si l’interviewer est illettré.
(Rires) Donc dans mes projets d’avenir futur, j’aimerais finir cette école, je suis en cycle un, il y a encore cette année et l’année prochaine où je choisirai la spécialisation montage ce qui n’est une surprise pour personne. Ensuite pour les projets, ça serait déjà de trouver un travail. Il y a quelques court-métrages qui se dessinent au sein des élèves de l’école où ils m’ont demandé d’être sur le montage mais je ne dirais pas encore que ce sont des projets tant que le scénario n’est pas fini et tant qu’il n’y a pas encore de choses officielles là-dessus. Par exemple il y a quelqu’un qui voudrait faire un documentaire et qui m’a demandé d’être sur la prise de vue et le montage, vu que ce n’est pas la même logique que la fiction, il y a aussi des courts de science-fiction, d’autres un peu plus dramatiques mais rien d’officiel, ni de long-métrage. Sinon, Singapour 1939 Productions, qui ont fait Ouvert 24/7 et qui ont un projet de court- métrage de vingt minutes, en pellicule cette fois. Ce projet est le seul en ce moment qui est en train de se concrétiser et je serai de nouveau sur le montage.
Est-ce que tu penses un jour monter autre chose que des courts-métrages ou des films ?
Je pense que tu veux dire : « autre chose que de la fiction » ? Ben le documentaire m’intéresse pas mal. Le clip aussi peut être intéressant car je pense que c’est un vrai exercice de style dans le montage même si la tournure que prend le clip actuellement m’intéresse moins. Monter des clips comme le fait Gondry, que j’affectionne, oui, mais euh… je ne connais pas trop de réalisateurs de clips car je pense qu’ils n’ont pas d’intérêt à être connu… Mais monter des clips comme ceux qu’ont Rihanna ou des stars comme ça m’intéresse moins. Ce serait surtout ces secteurs là, la série télé en plus, bon pas n’importe laquelle. Plus belle la vie ça ne m’intéresse pas trop par exemple (rires), mais ça serait plus dans le calibre des séries anglaises genre Dr Who, pour citer la plus connue, ou Les Soprano, comme des mini-films.
Bon, ben bonne chance pour ce soir, enfin, « chance », t’en as plus vraiment besoin vu que le film est terminé, espérons juste que ça plaise au public.
Et ce fût le cas…
Morgan Bruder

